La logeuse ouvrit la porte d'un coup de rein difficile à regarder. Cette bonne femme de 35 ans qui en paraissait vingt de plus puait la gangrène. Sous son visage vérolé apparaissait une poitrine opulente, qui aurait pu être succulente si elle n'avait pas surplombé la graisse qui recouvrait l'ensemble du reste de son corps. Ses vêtements donnaient l'impression d'avoir été portés par ses aïeuls tant ils sentaient le renfermé et étaient reprisés de tout côtés.
- C'est l'appartement, dit-elle de sa voix de mère maquerelle.
- Pourquoi l'ancien locataire est-il parti ?, demanda Claude.
- Bah ça, pour être parti il est parti le bougre. On l'a retrouvé pendu juste la, au d'ssus d'ou vous vous tenez. Et cette raclure, il a même pas payé le dernier loyer.
- ...
Un suicidé... Il était moins effrayé par l'idée de vivre dans cette grande pièce verdie par la moisissure, que par l'idée de devoir croiser cette femme tous les jours.
- Et c'est combien pour louer ?
- 40 la semaine en été, et 60 en hiver.
Bien qu'il fût dégouté de la pratique bien désagréable de l'augmentation du prix des loyers en hiver, période ou tous les salaires baissent suite au gel des usines, il fut bien obligé d'accepter. C'était ça ou continuer de vivre dans la cave qu'il louait depuis six mois.
Il emménagea le jour suivant, ramenant difficilement de son ancien logis, une table basse, deux chaises et le matelas qui le suivait depuis son enfance. Des les premiers instants, il fut frappé par l'odeur qui se dégageait des murs. Une odeur de vielle friture à la végétaline et de choux de Bruxelles, à laquelle il ne pouvait s'empêcher d'associer l'image de la logeuse. « La grosse avait du asperger les murs de bonnes odeurs avant la visite d'hier, pensa-t-il ».
Pour oublier, il déballa le flambophone qu'il venait tout juste de s'offrir. Cet appareil merveilleux et qu'il désirait tant, lui permettrait de pouvoir écouter de la musique. Il posa un disque d'argile sur la plaque d'acier, pris une allumette et fit s'illuminer le flambeau. La chaleur dégagée par ce dernier permettait de faire rougir l'acier qui faisait trembler le disque. De celui-ci se dégageait des sonorités qu'il avait longtemps recherchées.
Les jours suivants, l'appartement pris différentes couleurs, au gré de ses humeurs. Gris foncé, quand il était heureux d'avoir pu aller boire une bière avec ses amis, jaune verdâtre après être rentré fatigué de l'usine. Toujours des couleurs tristes et sombres qui lui rappelaient les ambiances cauchemardesques de ses nuits enfantines. Ce qui lui paraissait le plus incroyable, était que ce lieu avait une incidence sur la musique qu'il voulait écouter. Le flambophone, ne lui obéissait plus, il était contrôlé par l'appartement. De sinistres sons en sortaient les soirs ou il n'avait pas le moral, et des cris de douleurs de gens mourants sous les bombardements quand il se sentait bien. Quoiqu'il se passe, l'appartement faisait tout pour le tirer vers le bas. Les odeurs s'accentuaient au rythme ou il s'y habituait. Malgré tout, il ressentait de plus en plus le besoin de se recroqueviller au sein du lieu. Il s'y sentait en sécurité. Il loupait de plus en plus souvent des journées de travail. Ne voyait plus ses amis. Quand il osait sortir, l'appartement le lui rendait. En rentrant, il voyait son nom en lettres de sang sur les murs, et ceux-ci puant le cadavre de chien, se rapprochaient pour l'enlacer et lui presser les poumons, jusqu'à son endormissent comateux.
Un jour où il se réveilla, après avoir passé une semaine allongé sur les carreaux froids du carrelage, il remarqua une lettre sur le sol. Sa fiancée du moment le quittait. Elle ne supportait plus son attitude. Il refusait obstinément de lui ouvrir la porte, bien qu'elle tinta maintes et maintes fois la cloche devant l'entrée afin qu'il lui ouvre. Réalisant qu'il n'avait jamais entendu la moindre personne venir le sonner, il se sentit comme un rat pris au piège et décida de s'enfuir. Il chercha la porte, elle n'y était plus. Tâtonnant les murs afin de retrouver la poignée, ceux-ci se teignirent en noir. En courant vers la fenêtre, il la vit s'évaporer. De plus, il régnait comme un silence de mort et plus aucune odeur ne se dégageait des murs. Il cria pour que la logeuse vienne, mais même le son de sa voix était recouvert par l'appartement. Au bout d'un moment, après avoir tant pleuré et s'être arraché les ongles et brisé les doigts à essayer de creuser le sol terreux, une lueur apparut. Une petite ampoule en forme de serpent se balançait joyeusement au plafond. Le flambophone se mit en route, entonnant la marche funèbre. Le flambeau de l'appareil éclaira la chaise posé au milieu de la pièce vide, et, quand il leva les yeux, aperçut le n½ud coulant qui au dessus d'elle, l'appelait.